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Mineur d'un jour: dure expérience d'une réalité - Mercredi 14 Mars - Cyril


Cet article est un peu long, mais il me tenait à coeur de mettre par écrit tout ce que j'avais appris et ressenti pendant cette ... "folle" journée.

Une des attractions incontournables de Potosi est sans aucun doute "ses mines" de zinc et d'argent. Elles sont la raison de la construction de la ville. Encore aujourd'hui, on peut les visiter et y rencontrer des mineurs en plein travail. Nous l'avons fait hier. J'en suis resté impressionné.

Tellement que j'ai décidé d'y retourner le lendemain pour travailler avec eux.
Une journée en tant que mineur bolivien, incroyable. A faire pour bien comprendre leur vie, si dure, si incroyable et inimaginable en 2002. Ils ont gardé leurs méthodes traditionnelles, toutes les améliorations que l'on peut trouver dans les mines modernes coûtent trop cher. La mine a été très prolifique pendant l'époque coloniale, des milliers d'hommes sont morts à la tâche. A cette époque, les hommes faisaient des tours de 36 heures, résistant grâce aux effets de la feuille de coca qu'ils mâchaient avant de commencer le labeur.

Après avoir pris une soupe comme les vrais mineurs dans le petit marché en bas de la montagne (1,5 bolivars, soit environ 1,5 ff), j'avais rendez-vous à 8h00 devant la mine pour mâcher les feuilles de coca, pendant une heure. Une a une, les mineurs mettent la feuille de coca entre leurs dents, gardent la feuille dans la bouche et retirent la tige. Ils mâchent la feuille deux ou trois fois puis la mettent dans une des joues. Toutes les 10 feuilles, ils mordent un boût de "lejia", une sorte de pâte de pomme de terre et de "je ne sais quoi" durcie, qui sert de catalyseur et donc augmente l'effet de la feuille de coca. Au bout de 20 feuilles, la joue et la langue deviennent insensibles, la coca fait effet. Plus qu'un rituel, ces feuilles font oublier la faim et la fatigue. Les mineurs ne pourraient sans doute pas tenir sans cela. Surtout pendant des années. Pendant cette heure de calme avant le dur travail, les mineurs fument aussi des cigarettes de tabac noir, sans en avaler la fumée. Ce tabac donne un gout différent aux feuilles, ils aiment ça.

A 9h00, je rentre avec Ricardo et Matt' dans la mine. Matt', un américain, était avec moi hier lors de la visite de la mine, il a trouvé l'idée d'aujourd'hui séduisante. Ricardo nous a été présenté par le guide d'hier, "Santos". Santos le connaît pour avoir travaillé 7 ans avec lui. Je vais rester avec Ricardo toute la matinée, Matt' montera avec d'autres mineurs au troisième étage.

Pendant trois heures, nous allons creuser des trous à l'aide d'un marteau et d'un burin. En une heure, nous finissons un trou. On recommence à un autre endroit. Au fur et à mesure, Ricardo m'explique comment reconnaître les différentes couches de zinc et d'argent que l'on voit sur les parois, les "veines" comme on les appelle. Il m'explique où mettre la dynamite pour que l'effet soit optimal, suivant la dureté des roches. Les trous feront environ 50 centimètres de long, pour un diamètre de 3 centimètres. Nous remplirons chaque trou avec de la dynamite que j'ai acheté le matin au marché.

Pendant 30 minutes, mon tuteur pour la journée (Ricardo) me laisse seul, il est parti chercher du journal pour fabriquer l'explosion. Je reste seul dans le noir, ma lampe m'éclaire faiblement, je frappe avec insistance sur ce burin qui ne veut guère rentrer dans cette roche trop dure. Je me demande comment on peut faire ça des années. Quelle vie!
J'entends au fond d'un des couloirs les coups des marteaux d'un de mes collèges d'un jour. Moi aussi je suis un mineur, incroyable. C'est vraiment dur. Encore et encore, je me demande comment ils font pour faire ça tous les jours, pendant des dizaines d'années.

Ricardo revient, il m'enseigne à fabriquer le cocktail final jusqu'à l'explosion, en dosant les quantités de dynamite, d'ammonite, la longueur du fil rempli de poudre noire et comment mettre le détonateur. Ses petites mains trapues et recouvertes de boue semblent de cuir, c'est impressionnant. Il a les dents rongées par je ne sais quoi, du moins celles qui lui reste. Sans doute la coca.

Vers 13h00, nous avons fini, il faut faire l'explosion. Nous crions dans les galeries: "tiro!!". Nous attendons l'ok des collègues qui se mettent à l'abri. Ricardo allume, nous courrons nous réfugier. La détonation a lieu, un son sourd et fort retentit, comme étouffé. L'explosion me surprend alors que je l'attendais venir, son souffle nous rattrape, nous nous dirigeons vers la sortie.
Je n'ai pas faim, la coca a bien fait son effet. Nous sommes éblouis en sortant de la mine, le soleil nous attend. Je mange et bois quand même, car même si je ne le sens pas j'ai besoin de nourrir mon corps de l'effort qu'il a fourni.

On discute avec quelques touristes qui pensent que je suis un peu fou. Les mineurs, eux, ne mangent pas. Ils crachent leur feuilles de coca et recommencent une autre fournée. Je les accompagne. Pendant ce temps, la poussière qui était née de l'explosion se pose tranquillement.

Vers 14h30, nous redescendons vers l'enfer. Pour les mineurs, très croyants et très supersticieux, l'extérieur est le monde de Dieu, la mine le monde de satan. Pour preuve, il existe dans la galerie une statue du diable, ils l'appellent "Tio". Dans "notre" mine, il y en a trois. Deux d'entre eux s'appellent "Tio Jorge" et "Tio Esteban", le troisième n'a pas de nom. Régulièrement, ils font des offrandes à ces "tios": feuilles de coca, cigarettes, alcool.

Tous les vendredi, ils descendent vers le "tio" avec une bouteille d'alcool à 96º. Ils en jettent quelques gouttes au pied de la statue, demandant de rencontrer des bons gisements d'argent et la protection contre la mort, puis en boivent entre eux. Environ un litre pour 5 personnes. Autours de la Pentecôte (le 25 mai pour être exact), il y a des sacrifices de lamas: le sang du lama recouvre la voûte des entrées des mines tandis que les entrailles de la bête sont enterrées au fond, quelquepart. Il paraît aussi (d'après le guide d'hier) que certains mineurs feraient des sacrifices humains: une femme enceinte descend dans la mine avec un docteur, et le foetus est sacrifié au "tio" par avortement.
Le seul danger est qu'une fois réalisé, ce sacrifie doit être refait tous les ans, pour ne pas décevoir le "tio". Je n'ai pas osé demander confirmation à Ricardo. Bref, 99% des mineurs croient en ce "tio", leur protection sous terre.

Après 5 minutes de marche courbés sous la voûte qui est haute 1,20 mètre, nous constatons que le mur s'est bien écroulé. Ricardo est un "segunda mano" ("deuxième main"), il exécute les ordres du "socio" qui gère les travaux. C'est un "peon" ou "assistante" qui déblaira les éboulis. Chacun son grade, chacun son travail. Un "peon" gagnera 15 bolivars (environ 15 ff, soit un peu plus de 2 Euros) pour 8 heures de travail. Hier, lors de notre visite, nous avons rencontré un peon de 13 ans!! Le socio aura pour paye le résultat de la vente de la production de la semaine: argent de première qualité, 300 bolivars pour 50kg / zinc de première qualité: 8 bolivars pour 45 kg (le zinc contient presque toujours 2 à 3% d'argent). Chaque mine est une coopérative, et chaque coopérative regroupe un certain nombre de "socios".

Dans "ma mine", il y a 14 socios, chacun s'occupe d'une galerie spéciale. Il y a quelques années, il y avait 24 socios, mais ils s'en vont un a un, la mine est plus pauvre et le travail ne vaut pas la peine. De plus, les mineurs sont bien sûr dépendants du cours international de l'argent ; les évènements de septembre leur ont encore donné un coup sur la tête. Ils font un travail de fous, qui n'a pas de futur. Il font un travail de fous, avec les méthodes traditionnelles et les conditions d'il y a 100 ans, alors que nous sommes en 2002.

Je ne regrette pas une seconde mon expérience, c'était dur mais j'ai eu 1000 fois raison de le faire. En partant, je remercie mes collègues. Je ne sais pas, malgré mes explications, s'ils ont compris ma démarche. Je reste peut être pour eux le "crazy gringo", mais moi je sais que je suis différent.

Nico.... encore à l'hosto !
- Jeudi 15 mars - Le malade


Bon, cette fois on m'a dit que je devrais sortir demain ! voilà quatre jours qu'on m'injecte de la péniciline en intraveineuse, en intramusculaire... C'est une pneumonie !

Ne me demandez pas comment j'ai choppé ça, je n'en ai aucune idée. Tout va déjà beaucoup mieux, mais j'ai les bras défoncés et pleins de "bleus": Dans la chambre il n'y a pas de chauffage, si bien que mes veines sont invisibles. Aujourd'hui je dois bien avoir une 20ène de trous représentant chacun un essai de perfusion raté.
Malgré tout ça, je me suis bien amusé avec les infirmières et avec Cyril qui ne pouvait pas s'empêcher de faire le con pour détendre l'atmosphère. Ceci restera un grand moment du voyage, mais certainement pas le meilleur souvenir.



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